Retour du week-end avec Joël Bastard Automne 2012

Une petite assemblée d’amoureux de la littérature,  regroupée à la porte du gîte portant le même nom,  accueillait ce samedi matin Joël Bastard, écrivain et poète marcheur, à Blanlhac, petit village de Haute-Loire situé non loin d’Yssingeaux.

Après quelques instants d’agitation, l’attente d’une retardataire, et une bonne tasse de café chaud, le petit groupe a entamé une longue montée à travers bois. Les glands sur le sol crissaient sous les pieds, et les chênes, frêles ou puissants, retenaient leurs branches pour nous laisser le passage.

Tout près d’un muret de pierres, face  à la forêt, les marcheurs ont entamé leur première pause. Accrochés au soleil, les « anciens » et les « nouveaux » ont fait connaissance avant d’écouter la lecture de quelques extraits du recueil Bâton rouge, éclats de marche et de mots, qui ont résonné à travers monts et collines. Puis la montée a repris, plus raide encore, nous proposant comme compagnons de marche, des multitudes de champignons multicolores. Certains d’entre eux, plantés sur le chemin tels des lumignons, avaient décidé de jouer avec nous, apparaissant et disparaissant  au fil de nos pas.

Pour la seconde pause, nous avons partagé Le sentiment du lièvre, autres traces de paysages en marche, et pendant que le poète lisait « … un pré prend sur la route … », les champs autour de nous ondulaient, avec leurs courbes de foin fraîchement fauché.

C’est au hameau de Planèze que nous nous sommes rassemblés pour pique-niquer, tout près des maisons aux toits de lauze, aux murs de pierre épaisses, avec leur petit jardin de curé où les dahlias pourpres laissent éclater leur joie. Là, vint le temps du partage de repas, de recettes de cuisine, de siestes, de discussions et de lecture avec le recueil Sans revenir.

L’après-midi, nous sommes montés au village de Mézères, avec son ancien four à pain, son église romane et ses vestiges de château médiéval. Assis parmi les vieilles pierres, notre poète s’est mis à jouer avec un lézard, mais en homme sage et avisé, il n’aura pas un regard pour les jolies lézardes, déjà allongées au soleil et prêtes pour une deuxième sieste. La sérénité du cimetière de campagne, sur la colline d’en face, et l’exclamation de l’une d’entre nous « il y a encore de la place ! » ont fait écho aux mots de Joël entendus quelques instants auparavant « les morts nous font comme un signe ».

Nous avons écouté, au soleil, en compagnie de l’oreille attentive du tilleul et des frênes alentour,  la lecture de Casaluna – le poète l’aura lu en entier tant son auditoire est captif –  et de quelques extraits de Manière, un roman dont l’héroïne, une jurassienne des années 1950, porte un lourd secret. Notre écoute fut entière, seulement troublée par le ronronnement d’un tracteur au loin.  Joël nous a parlé de sa double appartenance –  bretonne et corse – de la Corse et de son poète Stefano Cesari.

Puis vint le temps du retour vers le gîte. Certains s’installent ; d’autres sont logés plus loin, dans un ancien moulin. Le soir, c’est une nouvelle découverte qui nous attend à la « Maison vieille », où nous sommes accueillis par Tatiana et Bruno, un couple magnifique et peu commun. C’est au premier étage de ce café situé à Roiron, un village de 15 habitants, qu’ils ont installé une librairie : les éditions Actes sud et Gallimard y côtoient le  Matricule des anges et  Courrier International. La soirée et le repas servi par nos hôtes seront  aussi chaleureux que le feu de bois dans la cheminée, les cheveux dorés et le sourire de leur garçon.

Dimanche matin, après une nuit – agitée pour certains, trop courte pour d’autres – les confitures d’orange, de cerises noires, d’abricot et le bon pain de campagne de la rue Sébastien Gryphe ont eu raison de notre appétit.

Nous nous sommes ensuite rendus au village de Rosières dont le nom évoque les roseaux, et d’anciens marais aujourd’hui asséchés. Là, nous avons emprunté l’ancienne voie ferrée « La Galoche ». Le train n’attend plus les voyageurs, la ligne n’est plus là, mais nous avons laissé nos pas emprunter les rails de l’imaginaire.

Puis nous avons remonté le long du ravin de Corboeuf. En chemin, nous avons tenté de  convertir un groupe de jeunes promeneurs aux charmes de la poésie, mais en vain. Quelques jeunes pins accrochés à la pente nous rappellent soudain les paroles de Joël  « Nous quitterons ces pins sans le savoir et sans revenir ». C’est alors que nous découvrons un spectacle surprenant. Devant nous s’étale ce que certains nomment « Le Colorado de l’Auvergne », un canyon miniature  formé d’argiles issues des lacs du Massif Central aujourd’hui disparus. L’érosion a formé des strates dont la variété des couleurs surprend. Il y a quelque chose d’envoûtant dans ces formes et ces couleurs, qui renvoient à la mémoire. Notre dépaysement se poursuit avec la lecture suivante  Derrière le fleuve, évocation par le poète d’un voyage au Mali.

Le repas a lieu tout près de la table d’orientation, face à un vaste paysage qui nous dévoile toute la chaîne du Massif Central. Les organisatrices ont tout prévu : tomates, radis, coppa, jambon, saucisson, rillettes, fromages, fruits… sans oublier le rosé et… les tablettes de chocolat aux noisettes… Le repas fut tout simplement pantagruélique… et arrosé de très sérieux débats d’actualité : l’Afrique, la mafia corse… Une de nos ardentes militantes a vivement critiqué le  gaspillage de nos sociétés. Un léger vent de culpabilité a soudain soufflé sur nos têtes, avant de repartir très vite dans les montagnes. Et nous avons ri en jetant un œil sur les paniers de victuailles encore bien garnis !

Certains se sont adonnés à la cueillette : bouquets de colchiques et de trèfles, d’œillets de poète, de fleurs des champs aux couleurs d’automne. Cueillette de champignons : petits roses des prés et columelles…  Pour la dernière lecture, Joël nous a fait découvrir Marie-Laure Zoss, poétesse suisse, dont l’écriture compacte et travaillée  surprend et retient l’attention.

Peu pressés de nous séparer, nous sommes redescendus à la « Maison vieille ». Assis dans le jardin, sous un soleil discret mais chaleureux, nous avons savouré les dernières minutes de notre précieux week-end. Les sorbiers oiseleurs parsemés le long du terrain avec leurs baies orangées illuminaient notre fin d’après-midi.

Ce furent deux journées enrichissantes, où nous avons fait connaissance avec des mots et des univers nouveaux : des mots de l’Auvergne (les sucs, les razas, les bachas, …), des mots venus de Corse, d’Alsace, de Franche-Comté, de Bretagne, d’Afrique…

Ce furent deux journées à la fois intenses et paisibles, profondes et gaies,  marquées par des odeurs de sous-bois, de mousses et de feuillage, la verdoyance des prés et des monts environnants, la présence prégnante de la pierre et de l’eau.

Rimant avec ces éléments, la voix et le rire de notre poète, la force de ses images et de son écriture, une écriture « debout avec les arbres ».

(Extrait du recueil : Le sentiment du lièvre).

Pour tout connaître de l’œuvre de l’auteur :

www.joelbastard.blogspot.com

Pour en savoir plus sur la « Maison vieille » :

http://www.lamaisonvieille.fr/

Article dans la revue littéraire Matricule des anges de juillet-août 2012 ainsi que dans Une année formidable en France publié par les Editions du Monde.

Marie-Noëlle

Partagez PageBlanche
  • Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *